La nuit brûle-t-elle encore ? De « Respect is Burning » à l’extinction des feux !
Des mythiques Bains Douches (Paris) à l’actuelle douche froide, il n’y a que quelques années. Hier encore, on la brûlait par les deux bouts, la nuit… Aujourd’hui, on la laisse s’éteindre à petit feu. Comment est-on passé de l’étincelle créative à l’extincteur normatif ?
Par Carl de Moncharline
Pan n°4263, 25 septembre 2026, page 8 : « La nuit brûle-t-elle encore ? De “Respect is Burning” à l’extinction des feux ! », par Carl de Moncharline. Illustration : Oli.
Texte de la publication
[Carl de Moncharline]
Des mythiques Bains Douches (Paris) à l’actuelle douche froide, il n’y a que quelques années. Hier encore, on la brûlait par les deux bouts, la nuit… Aujourd’hui, on la laisse s’éteindre à petit feu. Comment est-on passé de l’étincelle créative à l’extincteur normatif ? À l’image d’un chef-d’œuvre cinématographique de l’ère pré-streaming, qui retraçait la folle course contre la montre pour sauver la Ville Lumière de la destruction, la culture nocturne fait face à une crise d’extinction majeure. Mais assiste-t-on à une lente asphyxie ou à une métamorphose forcée tout en kidnappant notre temps en avalant nos deniers ?
Existe-t-il une volonté de détruire la nuit ?
La question mérite d’être posée sans détours. Sans nourrir de procès d’intention, le résultat est là : par aveuglement ou par excès d’encadrement, la puissance publique semble accompagner l’asphyxie du secteur.
Les autorités politiques continuent d’appliquer ce qu’elles maîtrisent le mieux, faute d’imagination : légiférer et restreindre. Interdiction de fumer dans les établissements, puis dans les fumoirs, enfin aujourd’hui sur les terrasses… Le tout sous le contrôle d’un dispositif sécuritaire permanent. Si les préventions de la santé ou la sécurité routière sont des impératifs incontestables que personne ne nie, l’absence d’équilibre finit par criminaliser le simple fait de sortir. C’est tellement plus commode de mobiliser de lourds effectifs de police pour faire souffler le bourgeois dans le ballon que de s’attaquer aux vrais fléaux de l’insécurité liée à l’amplification du narcotrafic, qui agit comme un puissant répulsif sur les noctambules.
Les algorithmes ont kidnappé nos soirées
Mais la menace la plus redoutable vient du rapt de notre temps disponible par les géants du streaming et les réseaux sociaux. En quelques années, surtout depuis les confinements de la Covid, leurs algorithmes ont kidnappé nos soirées. Dans une Europe au pouvoir d’achat en berne, rester chez soi, calé dans son fauteuil derrière la télé, l’ordinateur ou son smartphone, est devenu le choix par défaut. On économise toute l’année sur les bars, les clubs, les cinémas, les théâtres et les restaurants pour poster, une fois par an, la photo idéale au bout du monde devant un coucher de soleil… Vitrine virtuelle d’une existence qui, le reste du temps, s’est singulièrement assombrie dans le monde réel.
Cela ne risque pas de s’améliorer : comme le soulignait la rédaction culture de Radio France ce 18 septembre, l’industrie du divertissement à domicile s’impose désormais comme le premier financeur privé de la création ; et devrait s’imposer comme le premier financeur tout court, selon Martin Ajdari, patron de l’Arcom (CSA France), à l’horizon 2030. La diversité, oui… mais seulement pour les autres : une diversité de façade vendue par des plateformes qui, en réalité, cannibalisent et asphyxient la création locale.
Sur le terrain, les établissements luttent pour survivre face à des charges écrasantes. À Bruxelles le You tente de se relancer auprès de communautés urbaines ; le Spirito est contraint de muter vers une formule axée sur la restauration ; et des institutions comme le Mirano se replient sur des niches. Le brassage des genres, la mixité sociale et l’enrichissement mutuel ont cédé la place au cloisonnement. Les patrons d’établissements s’épuisent à bout de souffle, à l’image de La Cabane qui arrête, ou du Perché (le premier rooftop bruxellois, en haut de l’hôtel JAM) qui annonce sa closing party ce 26 septembre où je vous engage à aller en guise de soutien, même si cela ressemble plus à l’enterrement de tout un secteur.
La messe est-elle dite ?
Il restera bien les grandes messes privées sur l’espace public, où les politiques pourront parfaire leur profil Instagram devant la foule en délire. Mais là aussi, dépêchez-vous : les soirées Hangar sont en sursis, dénoncées par l’asbl ARAU comme une commercialisation abusive des espaces publics pour un public privilégié capable de débourser entre 67,50 euros et 152,50 euros. Une privatisation de la ville dénoncée en publiant la photo du montage de l’événement avec un brin d’humour que PAN ne peut que souligner : « Les échafaudages du palais de justice ont atterri sur la place Poelaert ».
Pourtant, la nuit ne s’est jamais résumée à l’alignement mécanique d’un rythme binaire dans une boîte obscure. À son âge d’or, le clubbing fonctionnait avant tout comme un incubateur pluridisciplinaire. C’était le laboratoire où les étudiants en stylisme organisaient leurs tout premiers défilés, où les graphistes façonnaient une identité visuelle radicale sur le papier des flyers, où les artistes investissaient les murs pour des expositions éphémères et où de jeunes musiciens et DJ’s venaient jouer leur tout premier set devant un vrai public. C’est tout ce vivier créatif que l’on asphyxie aujourd’hui sur l’autel du divertissement calibré.
Pendant des décennies, la nuit a été le laboratoire vivant des révolutions identitaires. Tous les deux ans éclatait un schisme musical et vestimentaire, du punk à la new wave, du funk à la new beat et à l’avènement de l’électro. Or, depuis trente ans, la rupture sonore n’a plus lieu. On tourne en boucle sur de vieux samples recyclés, désormais générés seuls par des IA telles que Suno ou Udio… pour des… «idiots». Le schisme culturel s’est déplacé vers la technologie : on n’explique plus à ses parents qu’ils ne comprennent rien au nouveau son du moment, on essaie de leur expliquer le fonctionnement de ChatGPT après leur avoir expliqué l’internet puis le smartphone.
À force de virtualiser nos échanges et de subir l’enfermement normatif, l’isolationnisme s’est généralisé. Les flux entre Bruxelles, Anvers et Gand s’amenuisent, remplacés par une connectivité numérique qui donne l’illusion de l’échange sans en offrir la chaleur.
Ce diagnostic froid impose une réaction urgente. Pour que la nuit ne finisse pas totalement carbonisée, il est impératif de réinventer l’envie de se rassembler physiquement. La culture nocturne ne doit pas être abordée comme un problème à réguler, mais comme le cœur battant de la cité, le dernier sanctuaire de la création et de la liberté.
Avant que le rideau ne tombe définitivement sur nos espaces de fête, une question demeure : aurons-nous le courage de rallumer la flamme ?
[Texte de l’illustration]
« La nuit, c’est comme le côté obscur… C’est en quelque sorte un espace de liberté qui n’est pas compris. »
« Rejoins nous, nous avons des effets pyrotechniques… »
Le journal
Pan est un hebdomadaire satirique belge francophone fondé en 1945, dans l'esprit du Canard enchaîné et de Franc-Tireur : la satire y sert une ligne éditoriale sérieuse, documentée et indépendante. Les avis exprimés n'engagent que leurs auteurs.
Éditeur responsable
John-Alexander Bogaerts
Rédacteur en chef
Sébastien Boussois (redacchef@pan.be)
Chroniqueurs et auteurs
Lost, Bruno Colmant, Thierry Godefridi, Samuel Furfari, Carl de Moncharline, Le Bruxologue, Drieu Godefridi, Paulo Pataqués, Alexandre Tsicopoulos, Lady X, Christian Hubert, Fort NICO, Sébastien Boussois, Charles-Valéry Dasnoy