Pan · 9 octobre 2026 · n°4265
De Baudelaire à Quatremer : ont-ils raison et sommes-nous sourds et aveugles ?
À partir des dernières déclarations de Jean Quatremer, remontons le fil de l’histoire du désamour pour Bruxelles.
Par Carl de Moncharline
Texte de la publication
À partir des dernières déclarations de Jean Quatremer, remontons le fil de l’histoire du désamour pour Bruxelles.
[Carl de Moncharline]
Chant premier : le Maldoror
« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison […] Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. »
Quelle plus belle introduction que cet avertissement au lecteur du comte de Lautréamont dans Les Chants de Maldoror ?
Le Maldoror fut aussi ce bar de nuit branché de la rue Américaine où, à la fin des années 80, j’ai commencé ma carrière dans un quartier du Châtelain qui n’abritait pas encore la diversité d’enseignes qu’il connaît aujourd’hui. Il y avait certes moins de diversité, mais la Quincaillerie ou l’Amadeus n’ont plus vraiment retrouvé de concurrents capables de les égaler en splendeur et en prestige. À l’exception peut-être du Belga Queen, œuvre du même génial Antoine Pinto, qui a fini, lui aussi, par s’exiler de Bruxelles.
C’est donc à Bruxelles, pour en revenir à notre « Concordance des temps », cette émission culte de Jean-Noël Jeanneney sur France Culture que j’écoute assidûment, que furent imprimés en 1869 les sulfureux Chants de Maldoror. Son éditeur, Albert Lacroix, qui avait publié Les Misérables de Victor Hugo, n’osa finalement pas les mettre en vente. Il faut dire que Lautréamont n’y allait pas de main morte : blasphème, violence, cruauté, sexualité transgressive et désir entre hommes bousculaient allègrement la morale de son temps. Personnellement, j’étais plutôt nervalien tendance Vian, quelque part dans la collision entre poésie sombre, humour noir, absurdité et rébellion. Mais travailler dans un bar portant un nom que peu comprenaient et renvoyant à une œuvre dans laquelle la bande des surréalistes d’André Breton allait reconnaître une part de sa propre insolence avait, pour l’insolent que j’étais, quelque chose de hautement symbolique. D’autant plus dans une ville qui fut l’un de ses principaux foyers historiques, probablement plus ironique, absurde et conceptuel… ce qu’elle semble, finalement, être toujours.
Chant deuxième : les fleurs de l’ennui
Charles Baudelaire fut un peu l’ancêtre du « Brussels bashing ». Dans une lettre à Sainte-Beuve, grand critique littéraire français, il écrivait depuis Bruxelles : « Vous dirai-je que je m’ennuie tellement que cette simple image m’a fait du bien ? »
Arrivé en Belgique en 1864 pour y donner des conférences, trouver un éditeur et, accessoirement, échapper quelque peu à ses créanciers parisiens, Baudelaire va rapidement déchanter. Le succès n’est pas au rendez-vous, l’argent manque, sa santé se dégrade et son humeur avec. Bruxelles devient le réceptacle de ses frustrations.
De ce désamour naîtra Pauvre Belgique !, un essai féroce qu’il ne terminera, fort heureusement pour nous, jamais, et pour lequel il envisageait un titre terriblement insultant : La Capitale des Singes. Il reprochait aux Bruxellois de vouloir imiter (singer) les Français, sans avoir, selon lui, leur culture ou leur raffinement. Mais c’est peut-être encore l’ennui qui résume le mieux son séjour. Baudelaire envisageait pour son livre cette formule presque prémonitoire : « Être amusant en parlant de l’ennui, instructif en parlant du rien. ». Bruxelles venait peut-être de trouver une réputation qui allait lui coller à la peau. Entre-temps, Bruxelles s’étant muée en l’une des capitales des « Paradis artificiels », peut-être s’écrierait-il aujourd’hui : « Voilà donc le bonheur ! il remplit la capacité d’une petite cuiller ! »
Chant troisième : la Rodenbach n’y fera rien
Georges Rodenbach appartenait à la famille liée à la célèbre brasserie. Il avait donc à portée de main suffisamment de bière pour tromper l’ennui. Et pourtant, en 1886, il raconte qu’une petite fille de cinq ans lâche : « Mais, je m’ennuie ! » Rodenbach commente : « Le mot est topique… les enfants eux-mêmes s’ennuient. » Puis, à propos de Bruxelles : malgré le Waux-Hall, Wagner, les jolies femmes et deux établissements appelés les Edens, « cela ne suffit pas et Bruxelles continue à s’ennuyer ».
Il se demande alors ce que pourra faire le comité Bruxelles-Attraction, créé pour procurer à la ville les distractions dont elle semble avoir besoin. Encore une étonnante concordance des temps, tant certains se demandent toujours à quoi servent les outils chargés de vendre l’attractivité de Bruxelles.
Chant quatrième : de Mirbeau à Mirabelle
En 1907, Octave Mirbeau se montre encore moins tendre. Dans La 628-E8, qui porte le numéro de la plaque minéralogique de sa Charron, il traverse la Belgique et dépeint Bruxelles comme une ville « parfaitement inutile » et « complètement parodique », avant d’asséner : « Bruxelles n’est pas une ville, mais la banlieue d’une ville qu’on construira peut-être un jour… »
Pourtant, n’étant pas à une contradiction près, il raconte passer « de brasseries en brasseries, de cafés en cafés », avant de se réveiller à six heures du matin dans un fiacre devant son hôtel. Bruxelles possédait donc suffisamment de cafés ouverts pour qu’on puisse en faire la tournée toute la nuit.
S’il fallait refaire aujourd’hui le périple nocturne de Mirbeau, pas certain qu’on y retrouverait la même vie… La Mirabelle, l’un des derniers restaurants de nuit bruxellois, qui accueillait après les spectacles les artistes de passage, a elle aussi fermé après près de cinquante ans et trois générations de bons et loyaux services.
Chant cinquième : formidable, fort minable
D’Octave Mirbeau aux octaves de Stromae, il n’y a que quelques notes qui les séparent, mais la tonalité, les accords et l’harmonie restent étrangement similaires.
Dans une interview à Time Out, la bible des noctambules, il dépeint son rapport avec Bruxelles : « C’est vraiment calme. Et c’est peut-être pour cela que j’aime Bruxelles. Parce que c’est une ville ennuyeuse, et je suis fier de cette ville parce qu’elle est ennuyeuse. » Finalement, c’est un peu ce que dit Jean Quatremer et qu’on pourrait interpréter par le proverbe : « Qui aime bien châtie bien. »
Pour conclure, Barry Jenkins, réalisateur de Moonlight, demande à ses amis quel est l’endroit le plus ennuyeux d’Europe où passer l’été. Réponse… Bruxelles. Il y vient en août 2013 : « It was extremely boring. » Dix jours plus tard, il avait écrit le scénario de Moonlight. « This film was written entirely in Brussels », dira-t-il. Le film remportera l’Oscar du meilleur film. Bruxelles est et restera surréaliste.
Le journal
Pan est un hebdomadaire satirique belge francophone fondé en 1945, dans l'esprit du Canard enchaîné et de Franc-Tireur : la satire y sert une ligne éditoriale sérieuse, documentée et indépendante. Les avis exprimés n'engagent que leurs auteurs.
- Éditeur responsable
- John-Alexander Bogaerts
- Rédacteur en chef
- Sébastien Boussois (redacchef@pan.be)
- Chroniqueurs et auteurs
- Lost, Bruno Colmant, Thierry Godefridi, Samuel Furfari, Carl de Moncharline, Le Bruxologue, Drieu Godefridi, Paulo Pataqués, Alexandre Tsicopoulos, Lady X, Christian Hubert, Fort NICO, Sébastien Boussois, Charles-Valéry Dasnoy
- Illustrateurs
- Oli, Doudou
Crédits
Texte : [Carl de Moncharline], pour Pan (n°4265, 9 octobre 2026, page 8). Scan du journal transmis par Carl de Moncharline.
Sources et liens